Rencontre avec Philippe Madec, architecte de notre nouveau chai en terre crue

Rencontre avec Philippe Madec, architecte de notre nouveau chai en terre crue

Rencontre avec Philippe Madec, architecte de notre nouveau chai en terre crue 4016 6016 Château Cantenac Brown

À l’occasion de cet article, nous sommes partis à la rencontre de Philippe Madec : architecte français emblématique et responsable de la construction de notre nouveau chai en terre crue. Dans cette interview, il revient sur le concept de l’architecture éco responsable et son application à la construction de notre chai.

Quelle est votre définition de l’architecture écoresponsable ?

C’est une architecture qui respecte la Terre et les gens, ne leur porte pas atteinte. C’est une architecture saine et qui recourt à des ressources naturelles de façon frugale et ne met pas en œuvre des procédés polluants. Nous portons ainsi une attention particulière à la terre et aux êtres avec l’envie de ménager les deux.

C’est une évidence à l’origine du mouvement de la Frugalité heureuse et créative dont je suis un des co-fondateurs. La frugalité signifie la récolte des fruits. Elle est bonne quand elle ne blesse pas la Terre et rassasie ceux qui la font.

Pour y arriver, conçue de manière bioclimatique, l’architecture fait attention aux ressources qu’elle met en œuvre et qu’elle tire du contexte dans lequel elle se tient : terre, air, chaleur, eau, vent, ombres, matières bio et géosourcées. L’objectif est de tirer profit de ce que la nature nous apporte pour limiter le recours à des technologies complexes.

L’architecture écoresponsable est donc Low tech ; c’est-à-dire qu’elle utilise des technologies simples, faiblement consommatrices en énergies et générant peu de pannes.

D’une certaine manière, est-ce qu’on peut dire que l’architecture écoresponsable est un retour aux sources ?

Oui, un retour aux sources n’est pas une nostalgie. C’est une manière de retrouver des valeurs essentielles tout en restant dans notre époque, dans notre modernité. La relation au climat détermine les établissements humains. La façon d’habiter un climat décide de la forme de l’architecture, en utilisant les ressources de ce lieu.

Par exemple, en Bretagne, les architectures vernaculaires étaient en granit pour les murs et en ardoise pour les toitures. Dans le Midi, c’est en pierre calcaire et en tuiles. Or, en Bretagne, l’ardoise ne peut être posée qu’à 45° en raison du vent, de la pluie et de la surface lisse de l’ardoise délitée. Dans le sud, les toitures peuvent être plus plates car les tuiles sont plus longues, rugueuses et les précipitations moindres.

Ainsi, la relation au climat et à la ressource naturelle est historique et fondatrice. Quand il y a une ressource naturelle, il y a toujours les savoir-faire qui correspondent. La richesse locale est à la fois physique et humaine.

Pourquoi travailler sur le projet du Château Cantenac Brown ?

La rencontre avec Tristan Le Lous s’est très bien passée. J’ai d’emblée exprimé de la sympathie envers lui grâce à une de ses questions que je n’ai eu que deux fois dans ma vie : « qu’est-ce que vous n’avez pas fait de façon écoresponsable à cette date et qui serait utile et envisageable de faire ici ?». Très vite le zéro ciment et la voûte en briques de terre comprimée sont arrivés.

Parfois des maîtres d’ouvrages viennent nous voir pour l’image que représente notre atelier, plus que notre savoir-faire. Ce n’est pas le cas ici. Mais depuis peu, des maîtres d’ouvrages privés ont des exigences environnementales très poussées et sincères ; le projet de Château Cantenac Brown en est l’exemple. Quelque chose se passe aujourd’hui qui porte l’ambition écoresponsable au partage.

Le projet du Château Cantenac Brown est le premier projet dans le monde viticole à relever de la démarche BDNA Bâtiment durable Nouvelle Aquitaine. L’obtention du label régional, très pertinent, et le fait que ce projet en soit pionnier, est très significatif.

« Ce qui est tout à fait spontané chez l’homme, touchant la Terre, c’est un affect immédiat de familiarité, de sympathie, voire de vénération, quasi-filiale. Parce qu’elle est la matière par excellence »

Francis Ponge

Le projet de Cantenac Brown est rempli de contraintes, pouvez-vous revenir sur ces dernières ?

“Contrainte” est un mot que je déteste. Aux architectes on donne tout : le projet, le programme, le lieu, les règles, le budget, la confiance. Ce sont des données, pas des contraintes. Donner n’est pas contraindre ! Que ces données soient spécifiques est une grandeur de mon métier. Sa richesse réside dans la possibilité de travailler sur des sujets où les données sont différentes. Les données du Château Cantenac Brown sont celles d’un domaine historique et emblématique dans le bordelais et le programme n’est pas une contrainte, il est une ambition. Il n’y a pas de contraintes ici, il y a du travail. Dans ce contexte se tient la liberté.

Il y a peu encore, quand un domaine viticole demandait à des architectes de travailler, il recherchait un objet avec un effet « waou ». En rupture avec cette habitude d’un autre siècle, notre première décision commune, éco responsable, frugale, est d’avoir retenu « d’utiliser les bâtiments existants et les étendre ». Cette première posture est une donnée très forte qui oriente les décisions. Partir de l’existant produit moins de déchets, nécessite moins d’énergie et engendre moins de pollution. Le projet est intégré dans son contexte, inséré dans son paysage agriculturel et bâti, et dans un déjà-là. Cette posture ménage le contexte dans lequel elle intervient.

On déconstruit partiellement l’existant et on va tout faire pour utiliser les éléments récupérés. Tout ce que l’on ajoute est écoresponsable, sain, respectueux. D’abord de la terre : mur en pisé, voûte en briques de terre comprimée, sol en béton d’argile, des fibres : isolation en paille, en paille de bois compressée, du bois : structures, menuiseries, parquet. On ne coulera pas de béton : la fondation sera en pieux vissés acier.

En outre, la lumière naturelle est très présente. Partout où on le peut, arrivent l’air et la lumière naturels. Le cuvier est ventilé naturellement et un puits climatique rafraîchit le chai. Pour cela, on fait passer l’air dans le sol à une température constante (13 à 14°C). Ainsi, nous utilisons le moins possible de technologies.

Ce projet et cette architecture peuvent être vus comme une opposition au toujours plus ?

Je ne suis pas dans l’opposition, je n’ai pas ce temps à perdre. Je suis dans un autre siècle. On peut dire que l’architecture s’est renouvelée avec l’acier au 19e siècle, et le béton au 20e siècle. Aujourd’hui l’architecture se renouvelle avec des matériaux bio et géosourcés. Ça ne fait pas si longtemps qu’on a perdu la relation avec la nature, ce n’est que depuis le premier quart du 20e siècle. Quand vous faites des bâtiments génériques à utiliser partout dans le monde : une structure en béton, couverte de façades identiques et avec la climatisation, vous refusez toute relation au contexte, d’en être nourri. Donc il a fallu arriver à ce niveau d’abstraction technologique pour perdre et couper nos relations aux conditions de milieu. Or, nous vivons des milieux.

J’ai publié une quinzaine de livres. Le prochain, qui porte le titre « Mieux avec moins, bâtir pour la paix », rappelle que l’état catastrophique actuel de la planète est le fait des bâtisseurs. Le monde des bâtisseurs est trop longtemps passé sous le radar de la critique environnementale. Il a fallu de sommet HABITAT III en 2016 et la COP 24 en 2018, pour l‘ONU réalise enfin que 40% des émissions de gaz à effet de serre, 36% de la consommation d’énergie finale sont le fait de la construction et du bâtiment, et le déplacement 20%. Ainsi, l’architecte urbaniste a une responsabilité dans 60% des émissions. À titre de comparaison, prendre l’avion c’est 2% des émissions de CO2. La fabrication du sac de ciment varie entre 7 et 9% et on coule des millions voire des milliards de mètres cube de béton armé. Couler une tonne de béton armé émet une tonne de CO2.

Avec la Frugalité heureuse et créative nous avons décidé d’arrêter de participer à cette dégradation. C’est un mouvement contemporain international. Pour y arriver il faut être malin et trouver des solutions. Il faut être créatif pour se sortir des habitudes du 20e.

Ce nouveau chai est une expression du pouvoir de la terre, au centre de la philosophie du Château Cantenac Brown…

À la différence du ciment, la terre est hors du monde industriel, et de sa dimension marchande. Ce n’est pas un produit industrialisé : c’est un produit local qui peut venir du terrain que vous allez travailler. C’est une ressource qui ne pollue pas pour être extraite et pour être mise en œuvre. C’est la ressource de demain.

Les grands majors du BTP utilisent des coffrages pour couler du béton armé. Ils y mettent du béton armé d’acier, avec du ciment portland, du sable et de l’eau. On va continuer à construire et donc on va avoir besoin de leur savoir-faire. La question est « que coule-t-on à la place du béton dans les coffrages » ? La réponse est simple : la terre coulée.

Travailler avec la terre, et la terre crue, c’est donner des possibilités d’avenir à des technologies récentes en utilisant des ressources qui se recyclent à l’infini. Le jour où vous devez détruire un mur de terre, ça redevient de la terre. Par ailleurs, la terre a des qualités hygrothermiques, acoustiques et sensuelles très intéressantes. Elle régule la dimension hydrique de l’espace mais aussi la dimension thermique. Elle isole, elle prend la chaleur ou la restitue.

La prouesse du Château Cantenac Brown réside dans la voûte, en briques de terre compressée, au-dessus du chai. On ne fait pas de voûtes comme cela dans le monde. C’est un vrai enjeu architectural et une prouesse d’ingénierie. Ce sera surement la première à porter une toiture. Notre voûte va porter une toiture intégrée dans l’ensemble du paysage des toitures de Cantenac.

Enfin, il ne faut pas oublier la qualité tactile de la terre avec une douceur réelle et une beauté délicate. On voit le geste des hommes et des femmes qui pisent à la main le mur.

J’aime citer le poème « La Terre » de Ponge : « ce qui est tout à fait spontané chez l’homme, touchant la Terre, c’est un affect immédiat de familiarité, de sympathie, voire de vénération, quasi-filiale. Parce qu’elle est la matière par excellence ».

Quand il y a une attention portée à la Terre, et à la terre, on la retrouve tournée vers les gens. C’est la question du vivant qui est en jeu ici.

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